Situation de crise au Kenya : Les enfants sont les premières victimes
A l'heure des affrontements et de la violence, ce sont les enfants qui ont le plus à perdre et sont les premières victimes de cette situation.
Des milliers d'enfants innocents sont en souffrance dans des camps de réfugiés ou dans la rue, manquant de l'essentiel, la nourriture, la sécurité, la chaleur, qui sont pourtant les droits de chacun d'eux.
En vivant dehors, ils sont exposés aux maladies mais n'ont pas accès aux soins. Nombre d'entre eux sont de véritables proies, risquant de subir des abus sexuels et d'être exploités car leurs parents, qui ont été tués ou ont disparu, ne peuvent plus les protéger. Les trafiquants représentent aussi un danger.
Certains enfants sont traumatisés après avoir vu leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs amis, leurs voisins, assassinés à coups de machette.
Un enfant a été tué pendant des émeutes pendant qu'il jouait tranquillement avec ses amis, alors que jouer est un droit pour chaque enfant. Et, à moins qu'ils puissent retourner à l'école, beaucoup vont perdre leur chance de vivre plus tard dignement, ce qui est aussi leur droit.
Les enfants du Kenya ne sont pas le futur, ils sont le présent. Si nous ne les protégeons pas aujourd'hui, ils n'auront pas de lendemain. Ils doivent pouvoir vivre à nouveau comme des enfants. Nous demandons aux parties en présence de se souvenir que ce sont les enfants qui souffrent le plus et de prendre les mesures nécessaires afin de les protéger et de prendre soin d'eux. Ainsi, ils pourront connaître le respect, la sécurité, l'affection et la dignité, ce qui est leur droit incontesté.
Témoignages
" Si tu veux savoir de quel côté tu es, je dirais que tu es du côté de la paix, de l'unité et de la justice "
Keith Castelino, directeur de SOS Villages d'Enfants au Kenya, nous parle de la situation sur place et de l'aide d'urgence apportée aux victimes.
54 enfants isolés viennent d'être accueillis au village d'enfants SOS de Nairobi. Qui sont-ils ?
Ce sont des enfants réfugiés, qui ont perdu leur foyer et ont été témoins d'affrontements violents. Leurs parents ont disparu ou ont été tués. Ils sont effrayés et traumatisés. Pour beaucoup d'entre eux, il est difficile de savoir si d'autres membres de leur famille pourraient les prendre en charge.
Ils ont été confiés à différentes " familles SOS " du village. Les mots sont insuffisants pour exprimer la générosité avec laquelle les mères SOS ont ouvert leur maison aux nouveaux arrivants. Elles ont tout de suite voulu les aider. Les enfants du village ont été associés à cet accueil puisqu'ils ont partagé leur maison.
Cela s'arrêtera-t-il à ce nombre d'enfants ?
Je suis sûr que non. Il est clair que les besoins sont bien supérieurs. Nous avons également des villages d'enfants SOS à Eldoret, Meru et Mombasa, qui tous feront de même, aussi longtemps que nous aurons de la place.
En parallèle, SOS Villages d'Enfants a lancé un programme d'aide d'urgence.
Nous étions en mesure d'apporter une aide à une petite échelle dès les premiers jours. Nos enfants se privent volontairement d'un repas dans la semaine pour le donner à des enfants réfugiés. Aujourd'hui, nous avons pris des mesures concernant 2000 personnes, en collaboration avec la Croix-Rouge et d'autres organisations. Nous leur fournissons de la nourriture, des médicaments et des produits de première nécessité, en particulier aux mères seules avec leurs enfants.
Y a-t-il un programme spécial pour les enfants réfugiés au village ?
En premier lieu, il est important de leur donner un sentiment de sécurité et de leur faire comprendre qu'ils sont dans un endroit où ils peuvent être aidés. Filles et garçons reçoivent des soins médicaux si nécessaire et un soutien psychologique pour surmonter leurs traumatismes. Leur vie est aussi normale que possible et ils vont à l'école. SOS Villages d'Enfants est présente au Kenya depuis 1970 et peut s'appuyer sur ses nombreuses années d'expérience et de travail auprès d'enfants traumatisés et abandonnés. Simultanément, nous tentons de retrouver la famille de ces enfants.
Il n'y a pas de trêve en vue. Les villages d'enfants SOS sont-ils en danger ?
Pas directement, heureusement, mais on ressent la peur et les tensions. Au début, certains de nos collaborateurs n'osaient pas sortir de leur maison et ne venaient pas travailler. Ils ont pu s'installer au village quelque temps et certains vivent aujourd'hui temporairement chez des collègues habitant dans des zones plus sûres.
Dans les villages d'enfants SOS, les enfants, les mères SOS et les membres du personnel sont originaires de différentes ethnies. Cela pose-t-il des problèmes ?
Cela n'a jamais été une difficulté ! Les conflits opposant différentes ethnies ont toujours eu lieu dans des zones rurales. Cela n'a jamais été un problème dans les villes, quel que soit le groupe ethnique concerné, et c'est la même chose dans les villages d'enfants SOS. Jusqu'à présent, je ne savais même pas à quel groupe ethnique appartenaient mes collègues. J'ai dû aujourd'hui leur demander afin de m'assurer qu'ils n'étaient pas en danger. C'est une toute nouvelle expérience pour moi.
Comment les enfants réagissent-ils au conflit ?
Je vous donnerai simplement un exemple : l'un de nos directeurs de villages appartient à une ethnie différente de celle de sa femme. Son fils lui a demandé : " Et moi, que suis-je ? ". Il a répondu : " Si tu veux savoir de quel côté tu es, je dirais que tu es du côté de la paix, de l'unité et de la justice ".
Confronté à la réalité...
Joseph, un jeune du village d'enfants SOS d'Eldoret, a assisté à la distribution de l'aide aux personnes déplacées à l'intérieur du pays.
Joseph a été choqué par la tournure dramatique qu'ont pris les événements après les élections : " Des citoyens qui vivaient auparavant en paix, et dont la seule faute a été de voter ou de parler une langue différente, vivent aujourd'hui dans la peur des tirs, du feu et de la haine ".
Il est venu, avec ses " frères SOS ", offrir son aide aux familles réfugiées à Eldoret. C'est là qu'il s'est trouvé réellement confronté à la réalité :
" Le phénomène des réfugiés n'épargne aucune tranche d'âge et j'ai été étonné de voir un vieil homme de 85 ans lutter pour installer sa tente. Je me suis approché pour l'aider et j'ai alors appris qu'il avait connu un destin similaire en 1992 lors des affrontements ethniques. Je l'ai aidé à porter ses bagages et ce qu'il avait reçu de la part de la Croix-Rouge. Pendant ce temps, il m'a raconté ce qu'il avait vu et à quel point il en était affecté. J'ai été très touché par le récit de ce que ce vieil homme avait traversé. "
Pour Joseph, personne n'est à l'abri. " Par un caprice du destin, chacun peut devenir l'une des victimes ", souligne-t-il. " Il est important que nous nous identifions à elles et que nous apportions notre aide lorsque c'est possible ". Il ajoute que les jeunes doivent offrir spontanément leurs services comme contribution à la communauté, et également avoir conscience des problèmes sociaux. " Aider ce vieil homme à monter sa tente était pour moi une cause qui en valait la peine. Il n'y a pas de récompense immédiate lorsque vous tendez la main à quelqu'un mais, longtemps après, vous pouvez être récompensé de la manière la plus inattendue qui soit. "
Pour Joseph, la situation actuelle a provoqué des souffrances indicibles chez de nombreuses personnes et ne devrait pas pouvoir se prolonger. " Comment nous préserver du désespoir et de la paralysie qui pourraient nous étouffer ? Puissions-nous ne plus connaître une telle violence ni aujourd'hui ni à l'avenir... "
Kenya : enfants réfugiés, récits
54 enfants, déplacés à cause des violences, ont trouvé refuge au village d'enfants SOS de Nairobi. Chacun a son histoire.
Un jour, John, 14 ans, a quitté sa maison d'Eldoret, comme il le faisait quotidiennement, pour se rendre à l'école. C'était début janvier après la vague de violences consécutive aux élections qui a secoué le pays, et tout particulièrement Eldoret, où l'on compte des centaines de morts, des milliers de blessés et encore plus de personnes déplacées. Les écoles avaient repris lors de cette trêve fragile.
Quand John est revenu chez lui, il a trouvé la porte arrachée, et beaucoup de choses avaient disparu. Mais le pire de tout fut de ne pas retrouver sa mère. John courut chez le voisin pour savoir ce qui s'était passé. Il le découvrit gravement blessé à la jambe suite à des attaques à coups de machette. A propos de la mère de John, il a dit simplement : " Elle a fui pour sauver sa vie ".
John a ensuite rejoint un camp de réfugiés à Eldoret, un lieu relativement sûr où il pensait trouver sa mère. Mais lorsqu'il vit un groupe d'hommes armés, il sut qu'il était en danger. Il arrêta alors un camion, pensant qu'il le conduirait à Nakuru, la grande ville la plus proche. Mais John s'est retrouvé en réalité livré à lui-même à Nairobi, à 300 km de là.
Pendant 4 jours et 4 nuits, il a arpenté les rues, recevant de la nourriture de la part des groupements et organisations humanitaires. Puis dans un camp de réfugiés, il a rencontré des membres de la Croix-Rouge, qui l'ont emmené, avec 29 autres enfants, au village d'enfants SOS de Nairobi, afin qu'il y soit pris en charge jusqu'à ce que la Croix-Rouge retrouve la trace de sa mère. C'était le 22 janvier.
Depuis, 25 autres enfants y ont été accueillis. Ils vivent dans les maisons familiales qui disposaient d'une place suffisante. Ils sont nourris, vêtus, bénéficient des soins et de l'attention des mères SOS. Parmi eux, Tony, 3 ans, qui peut juste dire son nom, et Alex, 17 ans, qui vient d'un bidonville, a perdu sa mère et fui la violence, comme John... C'est la même chose pour les autres enfants. Quand les combats ont commencé, ils ont dû partir, perdant leur mère, leur tante, leurs cousins... Certains avaient auparavant une vie familiale relativement stable, fréquentaient l'école. D'autres ont un passé plus chaotique. Mais ce qu'ils ont en commun, c'est d'être des victimes innocentes. " Je veux juste retourner à l'école ", dit David, 15 ans...
Si l'on ne retrouve pas la famille de ces enfants, les plus jeunes d'entre eux pourront être pris en charge définitivement au village. Les autres seront aidés dans le cadre des programmes de renforcement de la famille, pour trouver un toit, être scolarisés... Malgré leur tristesse, lorsqu'on leur demande comment ils se sentent au village, tous les enfants sourient. " Il y a des livres ici. Tellement de livres ", dit une petite fille de 8 ans. " Tous ces livres appartiennent aux enfants. Je me demande si moi j'aurai la chance de posséder autant de livres."
Malgré cet environnement plus sûr, ces jeunes enfants ne peuvent échapper à la violence qu'ils ont vue et subie. Ils sont nés dans la pauvreté et leur vie a toujours été un combat. Mais c'est aujourd'hui bien pire car ils ont perdu la seule chose qu'ils aient jamais eue : une maison et l'amour d'une famille. Le rôle de SOS Villages d'Enfants est de leur donner le soutien, la sécurité, les soins et l'affection qui leur permettront de retrouver l'espoir ainsi que la confiance dans le monde des adultes.
Point sur les différentes structures de SOS Villages d'Enfants au Kenya
- Eldoret
Tout est calme maintenant à Eldoret. Des jeunes du village d'enfants SOS ont proposé d'apporter leur concours bénévole au camp de réfugiés : ils sont heureux d'apporter leur concours à l'équipe qui vient en aide aux personnes affectées par la situation.
Un blog a été créé pour donner l'information sur les activités à Eldoret
- Meru
La situation est normale
- Mombasa
Le village d'enfants SOS n'est pas touché par la violence qui règne aux alentours. Des gardes de sécurité sont présents autour du village d'enfants SOS et sont en lien constants avec le directeur du village. 8 jeunes du village qui étaient indépendants ont été hébergés au village dans un premier temps. Ils ont pu retourner chez eux lorsque la situation s'est normalisée.
- Nairobi
Le village d'enfants SOS n'a connu aucune violence ni incident, qui ont touché les quartiers voisins. Le village a accueilli la famille de salariés, pour raison de sécurité, pendant une courte période. Les bénéficiaires du centre social et du centre médical, ont été suivis psychologiquement et médicalement pour les aider à faire face à la situation.
- Les équipes SOS ont bénéficié d'un soutien psychologique, en thérapie de groupe pour les aider à surmonter le traumatisme de la violence qui règne au Kenya.
- Les écoles primaires et secondaires
Les 4 jardins d'enfants SOS, les 3 écoles primaires et secondaires gérées par SOS Villages d'Enfants et le centre de formation professionnelle ont repris leur activité.
- Difficultés
Le prix des matières de première nécessité a beaucoup augmenté à cause des problèmes de transport : essence, alimentation ont pu augmenter de 300 %. La tendance est à un retour à la normale.
- Solidarité
Dans tous les villages d'enfants SOS, les enfants, les mères SOS et les équipes ont unaniment proposé de venir en aide aux victimes en se privant d'un repas par quinzaine. Les fonds collectés sont destinés à l'achat des produits sanitaires de première nécessité pour les femmes et enfants dans le besoin.
- Programme d'urgence
54 enfants orphelins, abandonnés ou isolés sont pris en charge en urgence au village d'enfants SOS de Nairobi. Ils y trouvent la protection, l'accompagnement et le suivi psychologique et médical dont ils ont besoin.
Un message du directeur du village d'enfants SOS de Nairobi
Des fleurs pour la paix
" Nous croyons que la paix est nécessaire pour assurer la prise en charge et le développement des enfants qui nous sont confiés et nous avons souhaité partager ce message.
Le 8 février, nous nous sommes rendus, avec les enfants du village SOS de Nairobi et les enfants réfugiés que nous avons accueillis, ainsi que plusieurs mères SOS et membres de notre équipe, dans un endroit symbolique, le " Coin de la Paix " du Square de la Liberté, afin de déposer des fleurs et d'exprimer notre solidarité avec les nombreuses personnes touchées par les violences. Nous voulons joindre notre voix à celle de tous ceux qui lancent un appel pour qu'une paix durable s'installe dans l'ensemble de notre pays.
Nos différences de modes de vie, de culture, de croyances, d'origine ethnique doivent nous encourager à apprendre, à partager, à nous enrichir... Le message de paix doit pénétrer dans notre cœur et notre esprit, pour le bien des enfants. Nous souhaitons que les enfants isolés puissent retrouver leur famille et reprendre l'école. Nous espérons que tous les enfants pourront rire, pleurer, danser... et avoir la chance d'avoir une vraie vie d'enfant. "
James Wabara, directeur du village d'enfants SOS de Nairobi
|